L’artiste, ce branleur, part. 2.

Bon, je voulais parler des études d’art, mais je ferai ça un autre jour… (Ne me posez pas de questions sur les écoles et les filières elles-même, j’y connais rien et c’est pas de ça que je veux parler, t’façon.)

Les créateurs d’images et de visuels ne se contentent pas d’utiliser des outils ou des techniques qu’ils ont appris.
N’importe qui peut se servir d’un crayon ou d’un pinceau, d’un appareil photo ou d’une caméra, de Photoshop et consorts. Il suffit de prendre des cours ou de lire le manuel.
Les utiliser pour créer quelque chose qui porte du sens, c’est autre chose.

J’ai déjà expliqué dans un billet précédent que non, quand on dessine, on ne fait pas ça « comme ça ». Même si on a un don au départ, on a bossé pour en faire quelque chose, on s’est entraîné, on a recommencé plein de fois, on travaillé. Commes les danseurs qui en chient des années, pour faire des trucs hyper acrobatiques et douloureux, « juste comme ça », fastoche et avec le sourire.
(Bon d’accord, nous, c’est pas douloureux.)
(Enfin, physiquement.)
(Euh… Oui ?… Oui ?… On me signale dans l’oreillette que d’innombrables appels ont fait exploser le standard pour me rappeler qu’en plus d’un certain nombre de vertèbres mécontentes, j’ai eu opération du canal carpien en juillet. C’est vrai.)

Mais reprenons.
On a beaucoup travaillé notre « don ». Mais on a aussi réfléchi, on a pensé, on s’est nourri l’esprit.
Car un illustrateur ne fait pas QUE dessiner de « belles images », de même qu’un auteur ne fait pas qu’aligner des mots pour faire joli. Ils construisent des visuels et/ou des narrations qui doivent communiquer quelque chose, dans lesquels ils doivent organiser et articuler des informations, des messages, des valeurs, des émotions, une dramaturgie… Leur travail a une destination, et souvent des contraintes importantes qu’il faut manipuler et imbriquer avec beaucoup de précision.
Tout ça pour un résultat en apparence simple et léger (cf youpi-boum).
Et ça aussi, ça demande du savoir-faire.
Et on a aussi bossé pour y arriver

Derrière une image ou un texte, parfois très simples, il y a toujours un travail d’analyse, de réflexion, de synthèse. Plus le sujet est difficile et complexe, plus cette part immatérielle et invisible est importante.
Elle existe, elle est réelle. C’est la partie immergée de l’iceberg.

Cette partie-là est nourrie d’un incessant travail d’analyse et d’observation du monde dans lequels nous vivons ; une captation permanente de l’air du temps ; un exercice constant de collecte d’informations, de toutes sortes, visuelles ou non ; de manipulation de concepts ; de traitement, de synthèse et de résumé de cette matière observée.
La culture générale est une part majeure des outils dont nous devons nous équiper.

Et quand on le fait un peu sérieusement, pour prendre des exemples récents, on ne conçoit pas de t-shirts d’enfant avec des étoiles jaunes à 6 branches, par exemple (ou alors on fait gaffe à QUELLE étoile exactement) (oui, c’est pas comme si il n’en existait qu’une variété).
Et on n’envisage pas de coller un triangle jaune sur des sans-abris, on trouve autre chose.
Parce qu’on sait ce que représentent ces 2 symboles visuels, au regard de l’Histoire.
Un triangle, une étoile.
Juste 2 figures géométriques.
Qui peuvent porter des multiples connotations et symboles, suivant leurs proportions, leur couleur, la culture ou la société qui vont les regarder…
Juste 2 figures géométriques.
C’est notre boulot de savoir ce qu’elles peuvent réveiller dans le conscient et l’inconscient collectifs. C’est notre boulot de les sélectionner en connaissance de cause, de les modifier, ou de choisir autre chose, pour que le résultat final n’évoque pas, comme ç’a été le cas dans ces deux affaires, l’Holocauste et la barbarie…

Parce que notre boulot, C’EST de travailler avec le conscient et l’inconscient collectifs.
C’est ça, notre matière première. Pas les pinceaux, pas l’appareil photo, pas Word ou Photoshop. Mais cette essence intangible qui nous lie tous, que les artistes captent et transforment pour la donner à voir, à lire, à entendre, à penser…
Et la décrypter, l’analyser, la comprendre, c’est compliqué et c’est difficile… Et surtout, c’est un travail permanent, tous les jours, tout le temps. Ça ne s’arrête jamais.

Alors quand on vous crée des images ou qu’on vous écrit des textes, vous payez aussi une part de ce travail. Parce que vous en bénéficiez. Cette part invisible est comprise dans l’illustration ou le texte. Ils seraient vides sans elle. Ou ils pourraient évoquer autre chose que ce que vous souhaitez. Voire dériver vers des évocations qui se retourneraient contre vous.

Donc, pour parvenir à vous faire ça « juste comme ça », on a bossé beaucoup, longtemps, et en profondeur, bien avant que vous arriviez pour nous le demander.

C’est pour ça que c’est pas gratuit.
C’est pour ça que ça coûte légitimement plus cher que ce que vous pensiez.

PrincessH et la condition d'artiste

6 réflexions sur « L’artiste, ce branleur, part. 2. »

    • Haha oui, perso faire trop d’écran/dessin m’a déclenché un strabisme, parce que je fixais trop le même point, sans faire aller et venir mon regard suffisamment. La rééducation ne m’a pas suffit. Du coup: migraines tous les WE à cause du relâchement, impossibilité de conduire ou même d’aller au cinéma, une belle vision double, et une opération des muscles des yeux à la clé. On a aussi mal au dos 😛 Mais c’est sur qu’on ne se fait pas « mal » comme un danseur qui s’inflige un rythme très soutenu, physiquement parlant 🙂 Bref on va pas se plaindre, mais le graphiste à aussi ses petits maux, comme tous les métiers j’imagine 😛

  1. Bref, l’artiste est comme un gros moteur diesel. Si on le prive de son essence, c’est fumeux.
    Si seulement les artistes disaient tout cela plus souvent, les imbéciles cités dans tes posts précédents seraient peut-être plus intelligents !

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